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Actu Métiers 29 Septembre, 2026

Isabelle CORTEN : « Éclairer la ville, c’est d’abord comprendre les usagers »

Pour Isabelle Corten, la lumière ne se résume ni à une mise en scène ni à une prouesse technique. Elle est d’abord une manière d’accompagner les usages, de révéler les paysages urbains et de rendre les espaces publics plus accueillants.

Isabelle CORTEN : « Éclairer la ville, c’est d’abord comprendre les usagers »

Isabelle Corten, urbaniste devenue conceptrice lumière, développe, depuis la création de son agence Radiance35 en 2001,une approche fondée sur l’écoute, le travail collectif et la sobriété.

Lorsque vous créez votre propre agence en 2001, vous travaillez surtout en urbanisme. Qu’est-ce qui vous a fait « basculer » dans l’éclairage ?
Au départ, ce qui me passionnait, c’était la ville dans toute sa complexité. J’étais très intéressée par son fonctionnement, son rôle politique, les arbitrages qu’elle implique et la manière dont les espaces publics influencent les usages. Je travaillais essentiellement sur des projets d’aménagement urbain, en réfléchissant à la ville de jour. Puis, progressivement, des maîtres d’ouvrage m’ont demandé de réaliser des plans lumière, comme celui d’Anderlecht, une commune de Bruxelles. Je me suis alors rendu compte que la nuit ouvrait un nouveau champ de réflexion sur la ville. Cette évolution professionnelle a coïncidé avec un moment très particulier de ma vie personnelle : j’ai appris que j’attendais des jumeaux ! J’ai trouvé cela presque réjouissant (même si stressant). Cette situation incarnait, à mes yeux, le début d’une évolution importante de notre société :créer – en tant que femme – son entreprise tout en assumant sa maternité. Cette période m’a obligée à développer une organisation sans faille. Pendant ce temps, les commandes de plans lumière et de projets d’éclairage devenaient de plus en plus nombreuses. Petit à petit, je consacrais moins de temps à l’urbanisme de jour et davantage à la conception lumière. Le véritable tournant est venu lorsque nous avons remporté le plan lumière de Liège, où Radiance35 est toujours implantée aujourd’hui. Au début, l’agence portait simplement mon nom. Puis l’équipe s’est progressivement agrandie et nous sommes devenus un véritable collectif. Ce changement reflétait aussi notre manière de travailler, fondée sur les échanges et la complémentarité des compétences. À cette période, je collaborais régulièrement avec Sara Castagné (aujourd’hui directrice de l’agence Concepto) sur plusieurs projets et nous avons imaginé ensemble le nom Radiance. Pour nous différencier du festival à Glasgow, qui porte le même nom, nous y avons rajouté un chiffre. À l’époque, j’avais une vingtaine d’années d’expérience et Sara environ quinze ; cela a donné Radiance35. Finalement, Sara a choisi de poursuivre son propre parcours en créant sa structure, mais j’ai conservé ce nom, qui reflète toujours l’histoire et l’identité de l’agence.

Vous n’intervenez qu’en éclairage extérieur ?
Principalement, oui. Notre activité est essentiellement tournée vers l’éclairage des espaces publics, surtout en Belgique et en Suisse. Ce sont deux pays où la culture du dialogue, de la mesure et du compromis est très présente, ce qui correspond assez bien à notre manière de travailler. En 2007, nous avons remporté un appel d’offres pour le quai du Seujet, à Genève. Ce projet a marqué une étape importante, car il nous a ouvert les portes de la Suisse, où nous réalisons aujourd’hui une grande partie de nos missions. Nous travaillons également en France, de façon plus ponctuelle. Je pense notamment au tramway de Lille, mais aussi à plusieurs projets liés à des enjeux sociaux, une dimension qui fait partie de notre identité.
Intervenir dans plusieurs pays suppose naturellement une organisation rigoureuse. Nous essayons de regrouper les réunions, les essais de nuit et les phases de réglage afin d’optimiser les déplacements et de suivre efficacement plusieurs opérations en parallèle. Qu’il s’agisse d’un quartier, d’une place, d’un parc ou d’une infrastructure, la question est toujours la même : comment la lumière peut-elle accompagner les usages, rendre un lieu plus lisible, plus accueillant et plus confortable, sans jamais s’imposer ? Je ne conçois pas mon travail comme celui de quelqu’un qui arrive avec des solutions toutes faites. Au contraire, j’aime comprendre le fonctionnement des lieux et des équipes qui vont les faire vivre. Je m’intéresse beaucoup aux échanges avec les services techniques, aux contraintes de maintenance, aux choix des matériels, aux raisons qui conduisent à privilégier une solution plutôt qu’une autre. Ces discussions nourrissent énormément les projets. Ce qui nous intéresse avant tout, c’est l’intelligence de la mise en œuvre bien plus que l’objet lui-même. C’est sans doute pour cette raison que certains de nos aménagements réalisés il y a quinze ans, parfois davantage, fonctionnent encore très bien aujourd’hui.

Est-ce que votre approche de la conception lumière est restée la même, depuis le début ?
Oui, je crois qu’il existe une véritable continuité dans ma manière de concevoir les projets. Depuis mes débuts, je travaille selon une démarche participative. Avant même de parler de lumière, j’essaie de comprendre les lieux, les usages et la manière dont les habitants s’approprient l’espace public. Cette écoute est essentielle. Elle permet de dépasser une approche purement technique ou esthétique pour répondre à des besoins réels. Au fil des années, cette méthode ne s’est pas transformée, mais elle s’est affinée. S’il y a une évolution, c’est sans doute vers davantage de simplicité. L’expérience m’a appris qu’un projet réussi n’est pas forcément celui qui multiplie les effets, mais celui qui trouve la juste réponse.
Aujourd’hui, je cherche toujours à aller à l’essentiel. Je me demande ce qui est réellement nécessaire, ce que la lumière peut apporter au lieu et aux personnes qui le fréquentent. Je me pose toujours les mêmes questions : quelle est l’intention du projet ? Quelle est ma contribution ? Qu’est-ce qui fera que cet aménagement restera pertinent dans dix ou quinze ans ? Cette réflexion est sans doute liée à mon histoire personnelle. Mes deux parents étaient sociologues et, sans m’en rendre compte, j’ai grandi avec cette manière d’observer les comportements, d’analyser les usages et de m’interroger sur les besoins des personnes. Bien sûr, il y a aussi mon regard de femme, et mon engagement féministe, qui nourrissent cette approche. Ils m’amènent à être particulièrement attentive à la manière dont chacun et chacune vit l’espace public. Nous ne faisons pas tous la même expérience de la ville, une fois la nuit tombée. Concevoir un éclairage, c’est aussi tenir compte de cette diversité des perceptions, des usages et des attentes. La lumière peut contribuer à rendre les espaces plus accueillants, plus inclusifs et plus apaisants. C’est une responsabilité que je prends très au sérieux.

Vous pensez qu’il y a plus de femmes aujourd’hui dans le métier de la conception lumière ?
Oui, sans aucun doute. Les parcours se diversifient et les jeunes générations arrivent avec des regards nouveaux. Malgré tout, dans notre métier comme dans tant d’autres, il reste difficile pour une femme de monter en responsabilités et de concilier vie privée et vie professionnelle. C’est précisément pour cette raison que j’aimerais encourager d’autres femmes à se lancer. Nous sommes plus nombreuses qu’il y a vingt-cinq ans, mais nous restons encore peu nombreuses à diriger une agence de conception lumière.
Je trouve d’ailleurs que les Françaises ont su s’imposer avec beaucoup de talent. Je pense notamment, par exemple, à Sara Castagné, Akari-Lisa Ishii ou Anne Bureau, qui ont chacune construit un parcours remarquable et contribuent à faire évoluer notre profession. J’aimerais que les jeunes femmes comprennent que vie professionnelle et vie privée peuvent coexister, même si le chemin est exigeant. Il est important que nous ayons davantage de modèles entrepreneuriaux féminins parce que la diversité des parcours, des sensibilités et des expériences est une richesse pour la conception lumière et la société en général. Au fond, si je devais transmettre un message, ce serait peut-être celui-ci : il faut avoir confiance dans son regard, oser défendre ses convictions. Cette place, il faut la construire, projet après projet, avec exigence, curiosité et beaucoup de plaisir !
Propos recueillis par Isabelle Arnaud

Parcours
Isabelle Corten est diplômée en 1989, de la Faculté d’architecture de La Cambre, maintenant liée à l’Université de Bruxelles.
Jusqu’en 1994, elle travaille dans une petite agence d’architecture qui intervient surtout dans le résidentiel.
En 1994, elle intègre une agence plus grande (AVA : Art, Ville et Architecture) qui couvre l’architecture et l’urbanisme. C’est dans ce contexte qu’elle aborde ses premiers projets lumière. D’abord, un plan lumière élaboré avec Roger Narboni de l’agence Concepto, un axe entre les deux palais royaux de Bruxelles. En parallèle, la régie d’électricité Sibelga demande à l’agence de créer un catalogue de types de matériels d’éclairage public afin de limiter le nombre de modèles pour être plus efficace dans leurs recommandations.
En 1997, Isabelle Corten reprend des études et obtient, en 2000, un mastère spécialisé en urbanisme à l’Université libre de Bruxelles, avec un mémoire sur le thème de l’éclairage et l’insécurité, notamment sur un des quartiers de Molenbeek.
En 2001, elle fonde sa propre agence, Radiance35, à Liège.

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